chardonneret #3

Voici le soir, le moment où les choses de la pièce deviennent des poignards qui s’enfoncent dans mon âme : des bandes qui m’attendent.
Parfois – livres, tables, chaises, coupe-papier, oreillers, lampes, murs –, je les avais prises pour des poèmes immenses. Mais, vis-à-vis d’elles, je ne suis jamais, d’aucune façon, parvenu à être indépendant.
Mais ce soir, toutes d’accord, elles ont attendu.
Êtes-vous sûres d’être sincères ? Maintenant, je vous quitte.
Si, de loin en loin, mon âme se souviendra de vous, elle croira se mettre à jouer de l’orgue de Barbarie pour faire rire les bonnes et pleurer qui n’est plus.
Le chardonneret mourra de faim : plus personne ne lui donnera du pain trempé.

Frederigo Tozzi, Les Bêtes (traduction de Philippe Di Meo) – éditions José Corti, collection Biophilia

chardonneret #2

Ta grâce est d’être un enfant, à qui l’on pardonne tout, en qui tout est aimable, même cette gravité d’emprunt, même ces grands airs et ces petits tours, même cette livrée de majordome, même cet amour du haut bâton, où tu perches si complaisamment. Il n’est pas vrai d’ailleurs que tu ne sois le premier en aucun genre. Si tu n’as pas les grands talents, du moins as-tu l’industrie, et nul ne te surpasse dans l’art de se faire une maison. Aucun nid n’est plus que le tien solidement assis sur la branche élevée où tu le caches et l’abrites ; aucun n’est plus exactement tissé de matériaux mieux choisis ; aucun n’est plus chaudement doublé de plus fin édredon ; aucun n’est plus gentiment arrondi, plus ingénieusement façonné, avec ses rebords protecteurs, qui font saillie en dedans, et le garantissent contre les vents et la pluie.
Laisse donc murmurer la critique, heureux chardonneret ; bâtis-en beaucoup de ces nids qui sont des chefs-d’œuvre, remplis-les d’œufs abondants, foisonne et multiplie ; peuple les arbres de nos vergers, peuple les cages de nos maisons ; il n’y en aura jamais assez de ces petits oiseaux que la nature a répandus dans le monde pour se pavaner dans leur parure innocente et y entretenir le sourire d’une enfance perpétuelle.

Le Chardonneret élégant [extrait], Eugène Rambert, Chants d’Oiseaux (monographies d’oiseaux utiles)L’Âge d’Homme

« L’intelligence de Whitman, qui écrit au fil de la plume, me ravit. Celle qui lui fait dire, en défense d’un art de la lacune et de l’imperfection : « Il ne faut pas en savoir trop, ni être trop précis où scientifique à propos des oiseaux, des arbres, des fleurs et des eaux ; une certaine marge de liberté, de l’imprécision même – peut-être de l’ignorance, de la crédulité aident à y prendre plaisir… » Quand l’ornithologie ou la botanique, la science des eaux, de l’air et de toutes choses, nous rapprochent des phénomènes par la nomenclature et la connaissance, elles risquent de nous éloigner de la sensation du Tout – et de la joie toute proche, toute élémentaire, de regarder et de sentir. Pour pimenter mes promenades, il me suffit de savoir identifier une vingtaine d’arbres, presque autant de champignons, autant de fleurs, très peu de pierres, quelques poissons et des oiseaux.
Il semble que l’oiseau solitaire, par ses chants frappés de timidité ou armés de conviction, manifeste les produits de sa pensée. Ce n’est pas mésestimer leur musicalité, qui charme en premier lieu et trouve en elle-même sa récompense, que de les interpréter ainsi sous un angle littéraire, comme des essais et leurs variations en forme de spirale, passant et repassant sur le même point d’une courbe en s’exhaussant lentement. Ce que je pense et ressens est en construction, à l’état de notes – si je puis dire en parlant de Whitman et des oiseaux au « chant répété à loisir, pensivement, encore et encore » –, au moment où je l’énonce. Whitman m’aide à comprendre pourquoi je m’en remets à des notions incomplètes ; pourquoi j’hésite à enfermer l’expérience dans des mots définitifs : il faut donner à sentir l’inépuisable insaisissable des choses ; pourquoi je multiplie les essais. »

Joël Cornuault, Ce qui fait oiseau – éditions Isolato

John James Audubon, Comment je dessine les oiseaux

« J’étais jeune alors, et l’impatience d’arriver à mes fins m’emplissait la tête de quantité d’idées. Il m’arrivait fréquemment de rêver d’une nouvelle trouvaille ; et un beau matin, bien avant l’aurore, je sautai à bas de mon lit, persuadé d’avoir trouvé la solution. Je fis seller un cheval, l’enfourchai et partis au galop en direction du petit village de Morristown, situé à environ cinq milles. En arrivant, je trouvai portes closes car il ne faisait pas encore jour. Je me rendis donc à la rivière, m’y baignai et repris le chemin du village. J’entrai dans le premier magasin ouvert, achetai du fil de fer de différentes grosseurs, bondis sur mon coursier et fus bientôt de retour à Mill Grove. Je crois vraiment que la femme de mon tenancier me crut devenir fou : quand elle me proposa un petit déjeuner, je lui répondis que je voulais seulement mon fusil. Je partis vers le ruisseau et abattis le premier martin-pêcheur qui se présenta. Je le ramassai et, le tenant par le bec, le ramenai à la maison. J’envoyai chercher le menuisier et le priai de m’apporter une planche de bois tendre. Quand il revint, il me trouva en train d’appointer à la lime des bouts de fil de fer, et je lui montrai ce que j’avais l’intention de faire. Je transperçai le corps du martin-pêcheur et le fixai sur la planche ; je fis passer un autre fil de fer au-dessus de la mandibule supérieure pour donner à la tête une belle attitude ; des fils plus petits maintinrent les pattes à mon goût, et j’eus même recours à des épingles ordinaires. Le dernier fil de fer releva à merveille la queue de l’oiseau, et enfin, j’eus devant moi un véritable martin-pêcheur.
N’allez pas croire que je fusse incommodé de n’avoir pas pris de petit déjeuner. Pas du tout ! Je traçai les contours de l’oiseau en m’aidant d’un compas et de mes yeux, le coloriai et achevai mon dessin sans une seule fois ressentir la faim ! Mon brave menuisier ne m’avait pas quitté de tout ce temps, ravi de me voir content. Ce fut ce que j’appellerai ma première représentation d’après nature, car même l’œil du martin-pêcheur avait l’air de vie quand, du doigt, je lui relevais les paupières. » John James Audubon, Comment je dessine les oiseaux

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image« Comme Requien, Moquin-Tandon associa Fabre à ses herborisations ; un soir, pour remercier le jeune collègue de ses services, il lui offrit de lui apprendre à disséquer. Ils étaient encore à table, devant les reliefs d’un frugal souper ; des fruits emplissaient un compotier : un escargot imprudent traînait nonchalamment sa coquille sur les poires et les raisins. Le savant toulousain prend une assiette creuse, y verse un peu d’eau, maintient l’escargot dans l’eau, détache la coquille, et à l’aide de ciseaux fins et de deux aiguilles, ouvre délicatement le corps de la bête, sépare les tissus, montre les vaisseaux, les organes, les filets nerveux… C’est, en quelques secondes, sur une table d’auberge, avec des instruments rudimentaires, toute une sensationnelle leçon d’anatomie. Mais quel auditeur frémissant d’enthousiasme ! quelle étincelle pour le feu qui couvait dans l’âme ardente de Fabre ! » La vie de J.-H. Fabre, L’Homère des insectes, Édouard Maynal, Librairie Plon, Paris, 1925

chardonneret #1

Mon chardonneret, je renverserai la tête
Et nous regarderons le monde tous les deux :
Un jour d’hiver piquant comme de la vannure,
Est-il si violent dans tes yeux ?

Plumes jaune-noir, une barque – la queue,
Sous le bec – bigarrure,
Comprends quel chardonneret tu
Es !

Quel air sous ce crâne –
Noir et rouge, jaune et blanc !
D’un côté l’autre – toujours sur ses gardes !
Envolé – n’est plus aux aguets !

9-27 XII 1936, Ossip Mandelstam, Les Cahiers de Voronej (traduction Christian Mouze), Harpo &